À l’approche du renouvellement des instances de l’Union, son président, Dr Kanigui Ouattara, dresse pour Santé Afrique le bilan d’un mandat marqué par des réformes structurantes et une volonté affirmée de moderniser la profession. Entre avancées, défis persistants et ambitions pour la pharmacie ivoirienne de demain, il revient sur huit années de transformation et esquisse les contours d’un nouveau modèle d’officine au service de la santé publique.
Dans l’ombre des grands débats sur les réformes sanitaires, les pharmaciens d’officine jouent un rôle discret mais central dans l’accès aux soins en Côte d’Ivoire. Au comptoir des pharmacies, ils sont souvent le premier interlocuteur des patients, le dernier rempart contre l’automédication dangereuse et l’un des maillons essentiels de la lutte contre les médicaments falsifiés.
Depuis huit ans, l’Union Nationale des Pharmaciens Privés de Côte d’Ivoire (UNPPCI) accompagne les transformations du secteur pharmaceutique : mise en œuvre progressive de la Couverture Maladie Universelle, structuration des relations avec les organismes de tiers payant, promotion de la formation continue et plaidoyer constant pour une meilleure reconnaissance du pharmacien dans le système de santé.
Bonjour Président. Dans un contexte marqué par la profonde mutation du système de santé ivoirien, la pharmacie privée est également impliquée dans ce tournant. Entre les défis économiques des officines, la mise en œuvre progressive de la CMU, la lutte contre les médicaments de la rue et le renouvellement des instances professionnelles, comment dressez-vous le bilan de l’année 2025 pour les pharmacies privées de Côte d’Ivoire ?
Merci pour cette opportunité que vous nous donnez, à travers vos différents canaux, de faire un bilan sommaire des activités de l’Union Nationale des Pharmaciens Privés de Côte d’Ivoire durant l’année 2025. Je voudrais associer à ma voix l’ensemble des membres du bureau national, des bureaux des sections et tous les confrères pour vous exprimer notre gratitude pour cette tribune qui nous est offerte.
Pour revenir à votre question, je dirais que les actions de l’UNPPCI se sont inscrites dans la continuité du plan stratégique que nous avons mis en place pour ce second mandat, qui arrive d’ailleurs à son terme. Nous avons poursuivi les initiatives engagées durant les quatre premières années, et 2025 a été pour nous une année globalement satisfaisante. C’était aussi une année électorale au niveau national, avec plusieurs enjeux. Mais au niveau de la profession, nous avons continué à travailler avec l’ensemble des confrères et avec les autres institutions de la profession, notamment le Conseil national de l’Ordre des pharmaciens.
Nous avons surtout travaillé sur les fondamentaux de l’organisation de l’Union, notamment en renforçant le rôle des sections régionales. Nous sommes convaincus que la décentralisation est essentielle pour être efficaces. Il faut partir de la base pour construire l’action du bureau national. C’est pourquoi nous avons davantage impliqué les présidents de sections dans la gouvernance de l’Union.
Président, quelle est aujourd’hui l’implication des pharmaciens dans la Couverture Maladie Universelle (CMU) ?
Il faut rappeler que dans l’offre de soins, le médicament représente environ 70 % de l’offre de santé. Cela signifie que si le pharmacien n’est pas intégré dans le dispositif de la CMU, c’est comme si une grande partie du système ne fonctionnait pas. Aujourd’hui, les pharmaciens privés sont directement impliqués dans la CMU. Nous avons d’ailleurs réussi à faire évoluer le système pour qu’il fonctionne davantage comme les autres dispositifs de tiers payant. Dans les premières conventions que nous avions signées, les pharmaciens intervenaient essentiellement comme prestataires de services sur des produits qui ne leur appartenaient pas. Il y a eu un changement de paradigme.
Aujourd’hui, si vous regardez les chiffres de la CNAM, vous constaterez que la consommation de médicaments en pharmacie a fortement augmenté. Même si nous n’avons pas encore atteint le niveau souhaité, les résultats sont encourageants.
On parle aujourd’hui de plus de 20 millions de personnes enrôlées dans la CMU. Par exemple, à l’occasion du 1er mai 2025, l’État ivoirien a pris une mesure importante permettant aux populations rurales d’accéder aux soins même sans avoir totalement satisfait leurs cotisations. Les pharmaciens ont été mobilisés pour accompagner cette mesure et rassurer les populations.
Vous avez également travaillé sur les relations avec les organismes de tiers payant.
Effectivement. Nous avons mis en place un groupement d’intérêt économique appelé GIEPHARM, dont l’objectif est d’organiser les relations entre les pharmaciens d’officine et les organismes de tiers payant. Aujourd’hui, nous travaillons avec plus de 66 organismes de tiers payant.
Grâce à ce dispositif, la pratique s’est beaucoup assainie. Les officines subissent aujourd’hui beaucoup moins de pertes financières. Dans l’ancien système, chaque pharmacien devait gérer individuellement le recouvrement de ses prestations. C’était extrêmement difficile et cela nous transformait parfois en agents de recouvrement plutôt qu’en professionnels de santé.
Avec le GIEPHARM, nous avons réussi à réduire considérablement les délais de paiement et les risques d’impayés. Cela permet au pharmacien de consacrer davantage de temps à son véritable rôle : conseiller les patients et assurer sa mission de santé publique.
Peut-on dire aujourd’hui que l’environnement économique des officines s’est amélioré ?
On peut dire que la situation est meilleure qu’hier. D’ailleurs, certains grossistes répartiteurs nous ont confié que les encours problématiques avec les officines avaient nettement diminué. Cela signifie que les pharmaciens règlent aujourd’hui leurs factures avec plus de régularité. C’est un signe que les mécanismes mis en place contribuent à assainir l’écosystème économique de la pharmacie.
La formation a constitué également un axe important de votre mandat.
Effectivement. La formation continue est devenue une obligation pour le pharmacien depuis les textes adoptés en 2015.
Nous avons encouragé les sections régionales à organiser régulièrement des sessions de formation. Pour nous, la formation est essentielle, car le monde évolue et les exigences professionnelles deviennent de plus en plus élevées. Nous avons lancé un projet ambitieux visant à former 350 pharmaciens au management de l’officine, avec l’appui du Fonds de Développement de la Formation Professionnelle.
L’objectif est de renforcer les compétences des pharmaciens non seulement sur les aspects scientifiques, mais aussi sur la gestion de l’entreprise officinale : management des équipes, gestion financière, préparation de dossiers bancables, etc. Nous avons également lancé des programmes de formation pour les auxiliaires en pharmacie et signé un partenariat avec la coopération allemande pour former 150 jeunes aux métiers d’auxiliaire en pharmacie.
Le combat contre les médicaments de la rue reste un sujet majeur pour la profession.
C’est avant tout une question de santé publique. Les médicaments de qualité inférieure ou falsifiés causent des ravages. Malheureusement, on a tendance à banaliser le médicament, alors que ce n’est pas un produit banal. Un médicament bien utilisé est un traitement, mais mal utilisé, il peut devenir un poison.
Notre rôle, en tant que professionnels de santé, est d’alerter les autorités et de sensibiliser les populations. L’État a déjà pris des mesures importantes, notamment en ratifiant la convention MEDICRIM, qui criminalise le trafic de faux médicaments.
Mais il faut aller plus loin. Dans un pays qui aspire à l’émergence à l’horizon 2030, on ne doit plus trouver de médicaments dans la rue ou dans les marchés. Le médicament doit être délivré à l’officine.
Comment imaginez-vous l’officine ivoirienne dans les prochaines années ?
Je suis très optimiste. La pharmacie ivoirienne a de très beaux jours devant elle.
Le pharmacien est le spécialiste du médicament et son rôle doit être renforcé. Dans certains pays, les patients sont suivis directement à l’officine pour leurs traitements chroniques. Cela permet de désengorger les hôpitaux et d’améliorer la qualité du suivi thérapeutique.
En Côte d’Ivoire, plusieurs initiatives vont dans ce sens : la vaccination en officine à travers le projet VACCIPHA, la formation des pharmaciens sur l’allaitement maternel ou encore la digitalisation des pratiques. Tout cela participe à la valorisation de l’acte pharmaceutique et à une meilleure intégration du pharmacien dans le système de soins.
Président, vous arrivez au terme de votre mandat. Quel message souhaitez-vous adresser à la profession ?
Je voudrais d’abord remercier l’ensemble des pharmaciens pour la confiance qu’ils nous ont accordée. Je souhaite également que la prochaine équipe poursuive le travail engagé : consolider les acquis, corriger les faiblesses et continuer à renforcer l’unité de la profession.
Car une chose reste certaine : unis, nous sommes toujours plus forts. Je finis en disant un grand M.E.R.C.I à tous mes confrères et toutes les institutions qui nous ont accompagnées durant ces deux mandats.








