Avec la progression du cancer en Côte d'Ivoire, la médecine nucléaire s'affirme comme une méthode précise pour le diagnostic et prochainement pour le traitement de nombreuses maladies. Dans cette entrevue exclusive, Dr Granger Jean-Éric, pharmacien nucléaire et expert en radiopharmacie, nous dévoile cette discipline encore peu connue du grand public. Il aborde les avancées technologiques, les défis logistiques et la vision politique, tout en nous expliquant le fonctionnement de l'Institut de Médecine Nucléaire d'Abidjan (IMENA), ses équipements, ses procédures de soins, et la perspective qu'il offre pour un accès équitable aux soins spécialisés.
Qu'est-ce que la médecine nucléaire, et quel rôle joue-t-elle dans le diagnostic et le traitement du cancer, en particulier en Côte d'Ivoire ?
Le terme "nucléaire" se réfère au noyau. En médecine nucléaire, l'on utilise la radioactivité. Le technétium radioactif est le plus employé en Côte d'Ivoire et à l'international pour détecter des maladies telles que les cancers. Il n'est pas utilisé isolément, mais en association avec un vecteur ayant une affinité pour l'organe à visualiser. On marque donc cette radioactivité avec ce vecteur qui conduit la radioactivité vers l'organe ciblé, offrant ainsi une bonne visibilité. Il est possible de détecter un cancer de taille minuscule, de l'ordre de dix puissances moins 12 picomètres. De nos jours, il est également possible de traiter le cancer de la thyroïde en utilisant l'iode radioactif, qui détruit toutes les cellules cancéreuses. Cela ne s'accompagne pas d'effets secondaires, car la radioactivité diminue avec le temps. La caractéristique principale de la radioactivité est sa demi-vie. Nous utilisons des radioactivités dont la demi-vie dure de quelques minutes à quelques heures pour garantir que le patient ne va pas irradier son environnement. C’est cela la médecine nucléaire : diagnostiquer les patients grâce à la radioactivité.
Qu’est ce qui a motivé l'accès aux soins de santé spécialisés, comme la médecine nucléaire, en Côte d’Ivoire ?
Le président de la République, Son Excellence Alassane Ouattara, a déclaré l'année de l'émergence. Et lorsqu'on parle d'émergence, il est nécessaire de tout mettre en œuvre pour que les Ivoiriens soient à leur aise. Le président a souhaité que la médecine nucléaire soit accessible en Côte d’Ivoire. L'idée a émergé il y a très longtemps. Elle a pris forme sous sa présidence avec sa vision. Je ne fais pas de politique. Avec sa volonté de permettre aux Ivoiriens de se soigner partout sans avoir besoin de voyager. Ici, en Côte d'Ivoire, il est possible de recevoir des soins. C'est de là qu'est née l'idée de créer cet institut de médecine nucléaire à Abidjan avec toutes les installations nécessaires. Aujourd'hui, nous avons notre spectre, et d'autres équipements arrivent. Imaginez que nous allons bientôt faire la Tomographie par Emission de Positons (TEP). Pour moi, en tant que pharmacien, c'est formidable. La TEP va nous permettre de détecter des maladies cancéreuses de manière extraordinaire et de traiter des patients grâce aux activités que nous allons mener, et tout cela, grâce à la vision du Président.

Depuis combien de temps l’Institut de Médecine Nucléaire d’Abidjan existe ?
La radioactivité est présente en Côte d'Ivoire depuis longtemps. Toutefois, l'Institut de médecine nucléaire a été créé il y a environ deux ans, car auparavant, nous réalisions des essais sur des patients sans être véritablement ouverts.
Aujourd'hui, combien de patients avez-vous diagnostiqués dans votre établissement ?
Plus de 2000 mille patients ont été diagnostiqués. Nous approchons des trois mille.
Et qu’en est -il du traitement ?
Les traitements débuteront bientôt. Ils sont un peu délicats car pour le diagnostic, nous utilisons des activités avec une demi-vie de six heures. Après dix heures, il n'y a plus rien, ce qui devient un déchet normal. Nous employons le technétium à cet effet. Cependant, pour le traitement, nous allons utiliser une radioactivité avec une demi-vie un peu plus longue, de quelques jours, par exemple avec de l'iode radioactif. Dans cette situation le malade est isolé pour trois à cinq jours, ce qui est suffisant, tout en prenant des précautions. À son retour chez lui, il ne doit pas approcher les femmes enceintes ni allaiter un enfant s'il est allaitant.
En quoi différenciez-vous du CNRAO ?
La différence avec le CNRAO est qu'il pratique la chimiothérapie, utilisant des médicaments sans recours à la radioactivité. Ils effectuent aussi de la radiothérapie, utilisant des rayonnements. Notre spécificité réside dans l'utilisation de la radioactivité. Ils pratiquent également la curiethérapie. La distinction entre le CNRAO et l'IMENA est que nous nous concentrons uniquement sur la radioactivité. Celle-ci constitue notre fondement pour le diagnostic comme pour le traitement.

Comment procède-t-on ?
Contrairement à la radiologie classique, nous injectons la radioactivité au patient, qui émet ensuite des rayonnements visibles sur la table. Cela diffère de la radiologie normale où l'on projette des rayons X. Le patient émet les rayonnements, que nous lisons avec l'appareil spectre.
Peut-on effectuer une scintigraphie à titre préventif, sans avoir de symptômes, simplement pour s'assurer que tout est en ordre ?
Pour un patient souhaitant faire de la prévention, nous ne pouvons malheureusement pas répondre à cette demande. La prévention n'est pas au programme ici. Je suis aussi compétent et conseiller en radioprotection. Je ne peux pas administrer de la radioactivité à quelqu'un sans nécessité, s'il existe des alternatives pour détecter sa maladie. La prévention implique l'absence de maladies détectées ou soupçonnées et ne peut être envisagée ici, car les visites sont sur prescription médicale uniquement.
Et les diagnostics, comment se font-ils et pour quels types de cancers ?
Aujourd'hui, nous réalisons des diagnostics avec des scintigraphies, qui sont l'équivalent de la radiologie classique. Les scintigraphies nous permettent notamment de détecter les cancers osseux, ce qui est essentiel lorsque vous savez qu'un cancer peut facilement attaquer les os. Nous disposons aussi de salles. À votre gauche, une salle porte une inscription interdisant l’entrée ; c’est la zone chaude où se trouve la radioactivité. L'autre côté est la zone froide, sans radioactivité. Dans la zone de radioactivité, nous avons un scintigraphe et un spectre, offerts par l'Agence Internationale de l'Énergie Atomique, qui nous permet d'effectuer le diagnostic. Par exemple, pour un cancer du sein ou de la prostate, le médecin peut prescrire une scintigraphie osseuse pour évaluer l'étendue du cancer. Nous réalisons aussi des scintigraphies thyroïdiennes, cardiaques, et pulmonaires, pour vérifier diverses anomalies ou maladies telles que les infarctus ou autres pathologies. Il existe aussi la scintigraphie rénale, avec deux types d'examens pour vérifier la fonctionnalité du rein. Nous prévoyons d'autre types de scintigraphies en fonction des besoins médicaux. En plus, nous allons bientôt commencer les traitements, principalement pour le cancer de la thyroïde, et potentiellement pour d'autres types de cancer avec les équipements nécessaires.
Comment fonctionne précisément un générateur de technétium en médecine nucléaire, et quelle est l’utilisation du technétium pour différents examens ?
Un générateur est un dispositif contenant une source de radioactivité, ici le molybdène radioactif. Un aspect clé des substances radioactives est leur demi-vie, c’est-à-dire le temps qu’il leur faut pour se désintégrer. Au fur et à mesure que le molybdène se décompose, il produit du technétium également radioactif et d’autres sous-produits que nous considérons comme des impuretés. Pour récupérer le technétium, on introduit une solution saline dans le générateur. Cette solution passe à travers de l’alumine, qui retient le molybdène et les impuretés, tout en laissant passer le technétium radioactif qui nous intéresse. Une fois récupéré, ce technétium est utilisé pour réaliser différents examens médicaux. Par exemple, pour un test de la thyroïde, le technétium, grâce à son affinité pour la thyroïde, est injecté directement. Pour les examens osseux, on utilise un vecteur qui a une affinité particulière pour les os ; le même principe s'applique au cœur, où l’on utilise un traceur spécifique comme le sestamibi. Pour les os, c'est le HMDP, qui est lié au phosphore. Nous disposons un appareil qui est le RIA. Cet appareil permet de réaliser des examens pour mesurer des éléments tels que les hormones dans le sang, comme la FSH, LH, et PSA. Nous pouvons également mesurer la glycémie, le taux de sucre dans le sang, avec une grande précision, jusqu'à neuf chiffres après la virgule, grâce à la radioactivité.
Quelle est la première étape pour un patient qui arrive dans votre institut ?
Lorsqu’un patient arrive à l’institut, il commence par une consultation préliminaire. Cette étape permet d’évaluer si le patient est apte à subir l’examen prévu. S'il est jugé apte, il se rend dans la salle d’attente pour recevoir son injection. Les pharmaciens, avec leurs assistants, préparent le produit radiopharmaceutique, ajusté en fonction de l'activité requise plutôt que du volume, ce qui diffère des procédés classiques. La dose injectée est adaptée au poids du patient pour permettre ensuite la lecture des résultats sur le scintigraphe ou la gamma caméra. Contrairement à la radiologie classique qui envoie des rayonnements vers le patient, la gamma caméra détecte le rayonnement émis par le patient pour une interprétation.
Qui fait la lecture et l’interprétation des résultats ?
Ce sont les techniciens en imagerie qui font la lecture. Ce sont eux également qui positionnent le patient et le guident pour l'examen, comme en radiographie classique. Ensuite, les images sont transmises au médecin pour analyse et interprétation. Une fois l'examen terminé, le patient peut rentrer chez lui avec des recommandations précises. La quantité maximale de radioactivité administrée est d’un gigabecquerel, mais les doses sont petites le plus souvent.
L'activité radioactive peut-elle disparaître avant que le patient rentre chez lui ?
L’activité ne disparaît pas soudainement, mais elle diminue progressivement. Par exemple, si vous avez 100 mégabecquerels dans votre corps, après six heures, il ne restera que 50 mégabecquerels, et encore 25 après six heures supplémentaires. L'activité décroît donc graduellement.
La pharmacie nucléaire propose-t-elle des médicaments aux patients après les soins ?
À l’Institut des Médecines Nucléaires d’Abidjan, aucun médicament n'est vendu aux patients. Cependant, si le médecin le juge nécessaire, des traitements peuvent être prescrits, et les patients peuvent acheter ces médicaments en pharmacie. Par exemple, en cas de maux de tête, du paracétamol peut être conseillé durant leur séjour à l'IMENA, une pratique appelée post-consultation.
Combien de temps faut-il attendre après l’injection avant de passer sous le scintigraphe, et que se passe-t-il pendant cette attente ?
Après l’injection, il faut attendre environ quatre heures pour permettre au produit de se répartir dans tout l'organisme. Ce délai varie selon le type d’examen. Par exemple, pour un examen de la thyroïde, l'attente est de vingt minutes. Pendant cette période, les patients se détendent dans une salle d’attente dédiée, où ils peuvent regarder la télévision, manger et se détendre comme ils le souhaitent.









