Dans la lumière tamisée de l’Hôtel Tiama, au cœur du Plateau, la restitution de la seconde phase du projet SUCCESS avait des allures de fin de cycle… et de commencement. Ce mercredi 22 avril 2026, décideurs, partenaires techniques, acteurs de la société civile et professionnels de santé se sont retrouvés autour d’un même constat : la Côte d’Ivoire a franchi un cap dans la lutte contre le cancer du col de l’utérus, mais le plus difficile reste à faire.
Car derrière les discours officiels, les chiffres, eux, ne laissent aucune place à l’approximation. Chaque année, 2 360 femmes sont diagnostiquées, et 1 461 en meurent. Des mères, des sœurs, des filles, emportées le plus souvent dans le silence, à cause d’un diagnostic tardif dans près de 75 % des cas. Une réalité que personne, dans la salle, ne cherche à édulcorer.

113 agents formés, 4 100 femmes dépistées, un défi national à relever
SUCCESS, lancé en 2021, aura pourtant permis de changer la trajectoire. D’expérimental, le projet est devenu démonstratif. Le professeur Adoubi Innocent, directeur coordonnateur du Programme national de lutte contre le cancer, en dresse un bilan sans détour, presque pédagogique. Il évoque les premières cohortes de femmes dépistées, les milliers d’autres suivies au fil des années, les 113 agents de santé formés, les tests HPV désormais introduits dans les pratiques, les lésions précancéreuses détectées et traitées à temps. Une mécanique qui commence à produire ses effets, mais qui reste encore fragile.
Dans son propos, une phrase revient comme un fil conducteur : « Nous ne sommes plus à une phase d’expérimentation. » Le ton est posé, mais l’enjeu est clair. Il ne s’agit plus de tester, mais d’étendre, de généraliser, de faire en sorte que ce qui fonctionne à petite échelle devienne une norme accessible à toutes les femmes, partout sur le territoire. Pourtant, il le reconnaît lui-même, des résistances subsistent. Certaines femmes refusent encore le dépistage, d’autres n’y ont tout simplement pas accès. Le défi est autant médical que social.
Face à ces constats, le ministre de la Santé, Pierre Dimba, adopte un registre à la fois ferme et mobilisateur. Il ne parle pas seulement de programme, mais de vision. « La meilleure innovation en santé, c’est la prévention », insiste-t-il, comme pour recentrer le débat. Dans une salle attentive, il déroule les ambitions du Plan national d’élimination du cancer du col de l’utérus 2025-2030, un document stratégique qui positionne la Côte d’Ivoire comme pionnière en Afrique francophone. Vaccination des jeunes filles, dépistage systématique des femmes, prise en charge rapide des lésions : les piliers sont connus, validés par la science, mais encore trop peu accessibles à grande échelle.

Et puis, il y a cette dimension économique que le ministre n’élude pas. Le plan est évalué à 28 milliards de francs CFA. Une somme importante, mais qu’il replace immédiatement dans une logique d’investissement. « Chaque dollar investi dans la santé des femmes peut générer jusqu’à sept dollars de retour », affirme-t-il, avant de lancer un appel appuyé aux partenaires et au secteur privé. La santé des femmes, rappelle-t-il, n’est pas seulement une question sanitaire. Elle touche à la stabilité des familles, à la productivité, à l’avenir même du pays.
75 % de diagnostics tardifs, l’urgence d’un passage à l’échelle
Dans ce concert d’engagements, la voix de la société civile vient rappeler, avec force, la réalité du terrain. Celle de Me Fadiga, présidente de la Coalition des organisations de lutte contre le cancer, résonne particulièrement. Son intervention, empreinte d’émotion, tranche avec la technicité des autres discours. Elle parle de ces femmes qui arrivent trop tard à l’hôpital, de celles qui n’ont jamais entendu parler du dépistage, de celles qui renoncent face aux coûts de traitement pouvant atteindre 4,5 millions de francs CFA. Elle raconte aussi, presque à voix basse, ces vies brisées, ces familles déstabilisées, ces enfants laissés derrière.« Chaque décès est une injustice », dit-elle simplement. Une phrase qui suspend le temps dans la salle.
Au fil des échanges, une évidence s’impose : les solutions existent. Le vaccin contre le papillomavirus, les tests de dépistage, les techniques de traitement des lésions précancéreuses sont disponibles. Ce qui manque encore, c’est l’adhésion massive, la sensibilisation continue, et surtout les ressources pour passer à l’échelle.

La restitution de SUCCESS 2 n’aura donc pas été une simple cérémonie de clôture. Elle aura été un point de bascule. Entre ce qui a été prouvé et ce qui reste à accomplir. Entre les promesses et leur concrétisation. Et dans les mots du ministre, une conviction presque intime : si la mobilisation est à la hauteur, le cancer du col de l’utérus pourrait, un jour, ne plus être qu’un souvenir.









