Selon une étude publiée dans The Lancet en 2022, la RAM est responsable de 1,27 million de décès directs par an dans le monde, et contribue indirectement à près de 5 millions de décès supplémentaires. En Afrique subsaharienne, elle représente l’une des menaces sanitaires les plus graves, avec plus de 250 000 décès annuels estimés. La Côte d’Ivoire n’échappe pas à cette tendance.
Un phénomène biologique accéléré par l’homme
« La résistance aux antimicrobiens, c’est une perte d’efficacité des médicaments antimicrobiens », explique le Dr Richmond TCHÉ, pharmacien et président du Réseau pour l’Excellence Pharmaceutique (REP).
En réalité, les microbes évoluent naturellement. Les bactéries mutent pour survivre. Mais l’usage excessif ou inapproprié des antibiotiques accélère ce processus. Doses incorrectes, traitements interrompus trop tôt, prescriptions injustifiées : autant de pratiques qui sélectionnent les germes les plus résistants.
« À force d’utiliser un antimicrobien, les microbes s’habituent », résume le Dr TCHÉ.
Résultat : le médicament efficace hier devient inefficace aujourd’hui.

L’automédication, un accélérateur silencieux
En Côte d’Ivoire, l’accès non contrôlé aux antibiotiques reste une réalité. Dans certaines zones urbaines comme rurales, des médicaments sont obtenus sans ordonnance, parfois sur des marchés informels.
Beaucoup de patients arrêtent leur traitement dès que les symptômes diminuent.
« Si vous ne terminez pas votre traitement, vous favorisez la survie des bactéries les plus résistantes », insiste le pharmacien.
Chaque mauvaise utilisation réduit un peu plus l’arsenal thérapeutique disponible. À terme, ce sont les hôpitaux qui font face à des infections de plus en plus difficiles à maîtriser, avec des hospitalisations prolongées et des coûts supplémentaires.
L’élevage et l’environnement : la dimension One Health

La RAM ne concerne pas uniquement les humains. Elle touche aussi les animaux et l’environnement. Dans le secteur de l’élevage, les antibiotiques sont parfois utilisés de manière préventive ou comme facteurs de croissance. En l’absence de contrôles rigoureux, des résidus peuvent se retrouver dans la chaîne alimentaire. « Quand on utilise des antibiotiques dans l’élevage, cela diffuse dans l’environnement et finit par remonter vers l’homme », explique le Dr TCHÉ.
Les eaux usées hospitalières, les déchets médicaux mal gérés et certaines pollutions agricoles contribuent également à disséminer des bactéries résistantes dans les sols et les rivières.
Sans antibiotiques efficaces, des actes médicaux essentiels, chirurgies, accouchements, chimiothérapies, deviennent plus risqués. « Sans antibiotiques efficaces, la médecine moderne recule de plusieurs décennies », prévient le spécialiste.
Un coût humain et économique

Pour les patients, la réalité est concrète. « Parfois, même avec la dose maximale, le traitement ne fonctionne plus », il nous arrive souvent de changer un traitement justement parce que l’autre n’a pas marché » Observe un agent de santé au centre Communautaire d’Anoumabo qui requiert l’anonymat.
Par ailleurs il faut rappeler ici que des infections plus longues signifient davantage de jours d’hospitalisation, des traitements plus coûteux, un impact financier important pour les familles. À l’échelle nationale, la RAM pourrait peser lourdement sur le système de santé ivoirien si elle n’est pas maîtrisée.
Sensibiliser pour freiner la menace

Face à cette menace, le Réseau pour l’Excellence Pharmaceutique a choisi une stratégie originale : sensibiliser les futurs enseignants des CAFOP. Afin que la pépinière c’est-à-dire les plus jeunes soit déjà éduquéé à la prise des antibiotiques.
L’idée est simple : l’instituteur, figure d’autorité dans les villages, peut relayer des messages de santé publique. « Si nous ne pouvons pas sensibiliser tout le pays directement, formons ceux qui formeront les citoyens », explique le Dr TCHÉ.
L’objectif est que chaque consommateur comprenne qu’un refus de vente d’antibiotique sans ordonnance n’est pas un obstacle commercial, mais une mesure de protection.
La résistance antimicrobienne n’est pas spectaculaire. Elle progresse lentement, silencieusement. Mais ses conséquences pourraient être profondes. À défaut d’une régulation stricte des ventes, d’un contrôle accru en élevage et d’une meilleure sensibilisation du public, la Côte d’Ivoire risque de voir s’affaiblir progressivement l’efficacité de traitements qui ont sauvé des millions de vies. La RAM n’est pas seulement un enjeu médical. C’est une question de gouvernance sanitaire, de responsabilité collective et de survie des avancées de la médecine moderne.





