Source : Dépôt d’ordures de Koumassi Bia-sud Abidjan, crédit photo : Édithe-Valérie Nguekam

 

 

Il est 7 heures, ce samedi 25 juillet 2026. Une ruelle de la cité Sicogi 1, à Koumassi, dans le sud d'Abidjan. Moustapha commence sa tournée. Depuis plus de dix ans, cet agent de collecte pousse sa charrette de porte en porte et ramasse sacs-poubelles, cartons et restes de cuisine. Parmi ces déchets se glissent des plaquettes de médicaments vides, des flacons de sirop entamés et des boîtes de comprimés non entièrement consommées. Moustapha les remarque à peine. « Quand nous ramassons les poubelles dans les maisons, nous ne savons pas ce qui se trouve à l'intérieur. Nous ramassons seulement ».

 

À quelques rues de là, Virginie Yao, 38 ans, femme au foyer, sort de son domicile avec un sachet soigneusement noué. À l'intérieur : deux plaquettes de chloroquine périmées depuis plusieurs mois, un flacon de sirop entamé ainsi que des boîtes de paracétamol et d'ibuprofène arrivées à expiration. Elle dépose le paquet sur un tas d'ordures au bas de sa rue. « Depuis que je suis petite, j'ai toujours vu mes parents jeter les médicaments gâtés à la poubelle. Parfois, nous, les enfants, les ramassions pour jouer avec. Je ne savais pas qu'on pouvait rapporter les médicaments à la pharmacie. Personne ne nous a jamais sensibilisés. Dans le voisinage, tout le monde fait pareil », raconte-t-elle.

Source : Moustapha  Collectionneur, Bia –sud en jaune, crédit photo : Édithe-Valérie Nguekam

 

Ce geste banal marque le début d'un circuit encore peu documenté en Côte d'Ivoire : celui des médicaments qui quittent les armoires familiales pour rejoindre les poubelles, les dépôts de transit, puis les installations de traitement des déchets, ou, parfois, les dépôts sauvages, les sols et les eaux. Cette enquête tente d'en reconstituer le parcours et d'identifier les failles du système.

 

Source : poubelle Particulier quartier Riviera 2, crédit photo : Édithe-Valérie Nguekam

 

La Côte d'Ivoire constitue l'un des marchés pharmaceutiques les plus dynamiques d'Afrique de l'Ouest. Selon Business France, il représentait environ 537 millions d'euros en 2023, soit plus de 350 milliards de francs CFA. Le marché pharmaceutique ivoirien dépendrait à plus de 94% des importations. Le président de l'Ordre national des pharmaciens évoque plus de 1 800 officines, tandis que le dernier chiffre cité du Conseil national de l'Ordre faisait état de 1 268 officines en 2019.

 

Une partie des médicaments achetés n'est jamais entièrement consommée. Dans son rapport de 2022 sur la gestion des déchets pharmaceutiques des ménages, l'OCDE indique, en page 7 du rapport dans sa version française, que la proportion de médicaments devenant des déchets varie fortement selon les pays et les méthodes d'estimation. En France, malgré un système de collecte organisé, 17 600 tonnes de médicaments non utilisés ou périmés ont été jetés en 2018, soit environ 260 grammes par habitant. Ces comparaisons suggèrent que les volumes ivoiriens pourraient être importants. Ni l'administration, ni l'Ordre des pharmaciens ne disposent à ce jour d'une étude nationale mesurant cette réalité.

Source : capture Page 7 rapport OCDE

 

Une procédure qui n’existe que sur le papier

En Côte d’Ivoire, plusieurs textes encadrent les produits pharmaceutiques inutilisables (PPI). La loi n° 2017-541 du 3 août 2017 définit comme PPI tout produit pharmaceutique hors d'usage, périmé, avarié, endommagé, contrefait, faux ou falsifié. Son article 32 confie leur gestion à l'Autorité ivoirienne de régulation pharmaceutique (AIRP). Le Manuel de procédures nationales de gestion des PPI de 2018 prévoit même une procédure pour les ménages,  référencée MGP/012-CI,  invitant le responsable du foyer à déposer ses médicaments périmés à la pharmacie d'un centre de santé public proche.

 

Source : AIRP loi n 2017-541 du 3 août 2017 

 

Mais cette disposition tient en quelques lignes. Au cours de notre enquête, nous n’avons identifié ni campagne nationale durable de sensibilisation, ni réseau de points de collecte clairement signalés, ni mécanisme de financement destiné à la gestion des déchets pharmaceutiques domestiques. Les derniers rapports de 2018 du Plan national de gestion des déchets sanitaires (PNGDS) et le Manuel de procédure national de gestion des PPI de Côte d’Ivoire reconnaissent eux-mêmes l'absence de collecte et de destruction des PPI issus des ménages, malgré les dispositions existantes. 

 

Pour les établissements pharmaceutiques, le circuit est davantage formalisé : inventaire des PPI, demande d'autorisation auprès de l'Agence ivoirienne de régulation pharmaceutique (AIRP), recours à une installation agréée, puis délivrance d'une attestation après destruction.

Source : AIRP loi La loi n° 2017-541 du 3 août 2017

Interrogée, la directrice de la DAP, Dr Duncan A. Rachelle, reconnaît qu'aucun mécanisme spécifique aux ménages n'a encore été mis en œuvre. « Jusqu'à présent, on n'a pas eu ce genre de réflexion. À l'époque, quand on était DPML, on en avait parlé une fois. On s'était demandé si les ménages ne pouvaient pas rassembler leurs médicaments périmés et les ramener au niveau d'une formation sanitaire publique. Mais c'était la réflexion. Ensuite, notre structure a changé et nous sommes devenus la DAP. Nous travaillons plus sur les politiques pharmaceutiques, et l’approvisionnement en médicament essentiels, l’AIRP est désormais en charge de la gestion des déchets pharmaceutiques ».

 

La Côte d'Ivoire ne dispose pas non plus d'un incinérateur public consacré à la destruction des produits pharmaceutiques. Un projet envisagé avec l'appui de l'OMS à Abobo n'a pas abouti, le site retenu ne répondant pas aux normes. « C'est un dossier qui date d'au moins cinq ans, même plus. Il est maintenant question de trouver un autre site », précise le Dr Duncan A. Rachelle. Selon elle, « Le PNGDS 2021-2025 faisait état de 1 700 tonnes de PPI recensées en 2017. Ces stocks ont finalement été détruits grâce à un financement du Fonds Mondial, révélant la dépendance du dispositif à des financements ponctuels. Pour assurer une prise en charge durable, la directrice propose : « Pourquoi ne pas instaurer une petite taxe sur l'autorisation de mise sur le marché, cela permettrait de financer la destruction des médicaments des ménages ». 

 

Les déchets des professionnels du médicament sont traités; mais pas ceux des ménages

L'Agence ivoirienne de régulation pharmaceutique (AIRP) exerce quatre missions : agréer les installations classées, les inspecter annuellement, autoriser les destructions demandées par les détenteurs de PPI et délivrer les attestations après réception du certificat produit par l'installation chargée du traitement.

 

Selon les informations communiquées à la rédaction par le Dr Lancine Diallo, de la Direction de l'inspection et de la surveillance du marché (DISM) de l'AIRP, cinq installations privées chargées du traitement des déchets pharmaceutiques sont agréées et opérationnelles sur l'ensemble du territoire national. Leurs capacités varient d'environ 100 à 200 kilogrammes par heure pour certains incinérateurs, jusqu'à cinq tonnes par jour pour un réacteur de pyrolyse. Le coût moyen annoncé avoisine 1 000 F CFA par kilogramme traité, avec des variations selon les prestataires et les volumes traités. Mais, ces incinérateurs privés traitent uniquement les déchets venant des pharmacies. La gestion des déchets des ménages reste encore sans solution. 

Cependant, même pour les professionnels du médicament, le contrôle de l'ensemble du réseau reste un défi. Le Dr N'guessan Bosson Jean-Marie, Directeur de l'inspection et de la surveillance du marché à l'AIRP, l'admet sans détour : « Il est très difficile de contrôler toutes les pharmacies sur le territoire national. Nous avons au moins 1 250 officines privées. On procède généralement par inspection à base de risque,  une plainte peut déclencher une visite sur site. Lorsqu'on détecte des irrégularités, on émet une injonction ou une mise en demeure pour corriger l'infraction ». Il souligne par ailleurs qu'aucun incinérateur public aux normes adaptées aux produits chimiques n'existe en Côte d'Ivoire : les cinq installations agréées sont toutes privées, et chacune est tenue de fournir une étude d'impact environnemental avant l'obtention de son agrément, avec une réunion de mise à jour organisée au moins une fois par an.

 

Les données transmises par la DISM permettent, pour la première fois, de mesurer l'activité réelle du dispositif :

Année

Autorisations délivrées

Attestations délivrées

Volume détruit

2024

160

78

615 tonnes

2025

249

74

2 100 tonnes

Source : AIRP / DISM — Dr Lancine Diallo

 

Entre 2024 et 2025, les volumes de PPI détruits ont plus que triplé, passant de 615 tonnes à 2 100 tonnes, tandis que le nombre d'autorisations a progressé de 160 à 249. C'est une avancée réelle, qui témoigne d'une montée en puissance du dispositif institutionnel.

 

L'écart apparent entre le nombre d'autorisations accordées et celui des attestations délivrées, 78 sur 160 en 2024, 74 sur 249 en 2025  a une explication technique fournie par l'AIRP elle-même : lorsqu'un même détenteur obtient plusieurs autorisations pour différents lots de produits, une seule attestation de destruction lui est délivrée à l'issue de la destruction de l'ensemble de ses stocks. L'écart ne traduit donc pas un défaut d'exécution, mais reflète la logique administrative du dispositif.

 

Cette progression encourageante ne répond pas pour autant à la question centrale de cette enquête. Sur les médicaments périmés des ménages, la réponse de l'AIRP tient en une phrase : « Des mécanismes sont en cours d'étude pour faciliter la destruction des PPI issus des ménages. Mais, aucune faisabilité n’est encore mise sur pied ». Aucun calendrier, aucun budget, aucun dispositif opérationnel n’est encore définit. 

 

« On jette tout parce qu'on n'a pas le choix »

Source : dépôt ordures de Bia –Sud commune de Koumassi – Abidjan, crédit photo : Édithe-Valérie Nguekam

 

À Bia-Sud, dans la commune de Koumassi, Nelly Kouadio habite à quelques centaines de mètres de la lagune Ébrié. « Quand c'est périmé, forcément, je jette, parce que je n'ai pas d'endroit où déposer ces médicaments. On ne nous a jamais dit qu'il fallait les mettre dans un endroit particulier. Nous mélangeons tout sans trier. Dans mon entourage, tout le monde fait pareil », témoigne-t-elle. Plusieurs habitants interrogés dans différents quartiers d’Abidjan décrivent une pratique récurrente, qui traduit moins une négligence qu'une absence totale d'alternative connue et accessible.

 

La pharmacienne Berthe Coulibaly le confirme également dans ses propos: « Beaucoup de clients jettent leurs médicaments à la poubelle ou dans les toilettes sans savoir les risques. J'essaie de leur expliquer qu'ils peuvent les ramener à la pharmacie. On a vraiment un rôle de sensibilisation à jouer au quotidien ». Elle travaille avec un prestataire spécialisé, mais reconnaît que ce service « n'est pas toujours régulier ou facilement accessible, ce qui peut compliquer la gestion, surtout pour certaines officines ». 

 

Le Dr Boni Hervé, président de l'Ordre des pharmaciens, abonde dans le même sens : « Nous voyons chaque jour dans nos poubelles des médicaments jetés. Il faut savoir ici  que ce n'est pas un déchet comme les autres, il faut le détruire selon une procédure particulière ». Tout comme le Dr Duncan Rachelle la Directrice de la DAP, Dr Boni Hervé plaide pour un incinérateur public adapté et à la charge de l'État et estime « exorbitant » le tarif de prestations de destruction de médicaments par certains entreprises agréées allant jusqu’à  2 000 FCFA le kilogramme.

 

Source : Médicaments périmés  à domicile  quartier Sicogi Koumassi, crédit photo : Édithe-Valérie Nguekam

 

Des pharmacies privées peu disposées à collecter

Source : photo bordereau  d’enlèvement CMES 

 

La procédure officielle désigne les pharmacies des centres de santé publics comme points de dépôt. L'enquête a interrogé trois pharmacies privées de Koumassi : toutes ont refusé de collecter les médicaments des ménages, évoquant le manque d'espace, le coût de destruction et l'absence de subvention. « Si on accepte les médicaments de tout le monde, on paie la destruction de notre poche. Ce n'est pas possible », résume un responsable d'officine à Marcory.

Source : photo Pharmacie Clouetcha

À Abobo, le pharmacien titulaire de la pharmacie Clouetcha Dr Téa Gérard fait figure d'exception. Il accepte les médicaments rapportés par ses clients et les confie à l'entreprise CMES au tarif de 700 F CFA le kilogramme. Il dit avoir fait détruire 32 kg en 2024 et 15 kg en 2025. Pourtant, en dix ans d'exercice, moins de cinq clients lui ont spontanément rapporté des médicaments périmés. « Cela montre un véritable déficit de sensibilisation. La responsabilité doit être collective », plaide-t-il.

 

Source AIRP : formulaire demande de destruction 

 

Avant Kossihouen, des travailleurs exposés

 

Les ordures ménagères du Grand Abidjan convergent vers le Centre de valorisation et d'enfouissement technique de Kossihouen, à environ 45 kilomètres d'Abidjan. La ville produit plus de 5 000 tonnes de déchets par jour, selon l'ANAGED. Kanga Firmin N'Gouandi, directeur des opérations et des programmes de l'agence, le reconnaît : « En ce qui concerne les déchets médicamenteux ou pharmaceutiques des ménages, nous ne faisons pas de tri. Nos collecteurs ramassent directement les poubelles et, la plupart du temps, nous ne savons pas ce qui se trouve à l'intérieur ». Kossihouen dispose d'un système de traitement des lixiviats et un second centre de 127 hectares est annoncé à Anyama. Mais l'exposition commence avant l'arrivée au centre.

Source : Anaged , Centre d’enfouissement de Kossihouen, Abidjan, Lixiviat après épuration des déchets 

 

À Bia-Sud, Abou travaille depuis 2018 sans gants ni bottes. Il dit avoir déjà été piqué par une seringue et avoir dû recevoir un vaccin antitétanique. « Une paire de bottes coûte entre 8 000 et 25 000 francs. Une paire de gants, entre 3 000 et 5 000 francs. C'est juste la survie qui me fait tenir ».

 

Au quartier Riviera Jardin, à Cocody, Mory collecte depuis dix ans. Il raconte récupérer des médicaments dans des déchets déposés près de pharmacies. « Nous trouvons beaucoup d'antibiotiques et d'anti-inflammatoires. Je me suis déjà soigné avec un médicament pris dans un sachet provenant d'une poubelle ». 

 

L'OCDE souligne dans son rapport de 2022 que les médicaments périmés récupérés dans les ordures « peuvent présenter un risque de santé publique de mauvais usage et d'empoisonnement accidentels ou intentionnels », notamment pour les enfants, les femmes enceintes et les personnes souffrant de maladies chroniques.

Sources : Mory, collectionneur de poubelles quartier Riviera 2, crédit photo : Édithe-Valérie Nguekam

 

Source : trieurs à main nues  de décharge en pleine activité. Bia-sud Koumassi, crédit photo : Édithe-Valérie Nguekam

 

Des résidus pharmaceutiques déjà détectés dans les eaux

La proximité de la lagune Ébrié avec le quartier Bia-Sud et les inondations saisonnières accroissent les inquiétudes. Le rapport sur l'état de l'environnement de Côte d'Ivoire de 2021 fait état d'importants rejets domestiques et industriels dans la lagune. Le Centre ivoirien anti-pollution (CIAPOL) rappelle que certaines substances pharmaceutiques, antibiotiques, hormones, anti-inflammatoires, peuvent rester actives dans l'environnement et migrer par infiltration ou ruissellement lorsqu'elles sont rejetées dans les décharges non contrôlées.

Sources : Pollutions des canaux d’eaux Bia -sud, crédit photo : Édithe-Valérie Nguekam

 

Une étude intitulée “contamination des eaux de surface par les produits pharmaceutiques en zones urbaines de Côte d'Ivoire : Cas du District d'Abidjan”, publiée en 2009 par les chercheurs ivoiriens Kouadio, Traoré, Bekro et leurs collègues de l’université Abrogoua (à Abobo) avait détecté plusieurs molécules dans les eaux de surface d'Abidjan : norfloxacine, ciprofloxacine et diclofénac,  avec des concentrations beaucoup plus élevées dans les effluents hospitaliers de Yopougon. Ces résultats établissent l'existence d'une pollution pharmaceutique locale, sans permettre d'en attribuer la source aux seuls déchets des ménages. Aucun programme public de surveillance systématique n’existe pour l’instant. À l'échelle mondiale, une étude publiée en 2022 dans la revue Pollution pharmaceutique des rivières du monde (PNAS), a confirmé la présence de résidus pharmaceutiques dans de nombreux cours d'eau, avec des niveaux préoccupants dans les zones insuffisamment équipées. 1052 échantillons prélevés dans 258 rivières traversant 104 pays.

 

Le circuit invisible des médicaments périmés des ménages

 

Étape 1

Armoire à pharmacie

Médicament périmé ou non utilisé

 

↓  Jeté sans tri avec les ordures ordinaires

Étape 2

Poubelle ménagère

Mélangé aux déchets domestiques — aucun tri pharmaceutique

 

↓  Collecte par l'ANAGED — sans identification du contenu

Étape 3

Dépôt de quartier (ex : Bia-Sud, Koumassi)

Trieurs exposés sans gants ni bottes

⚠ Risque de récupération et d'automédication avec des produits périmés

 

↓  Transport Eco-Eburnie vers Kossihouen

Étape 4

Centre d'enfouissement de Kossihouen (Grand Abidjan)

✔ Seul site équipé en Côte d'Ivoire : revêtement imperméable du sol avant enfouissement, lixiviat en partie contrôlé

⚠ Hors d'Abidjan : les décharges sauvages sans protection restent la norme,  lixiviat non traité, infiltration non contrôlée

 

↓  Hors d'Abidjan : ruissellement et infiltration non contrôlés atteignent les sols et les nappes phréatiques

Étape 5

Sols · Eaux · Lagune Ébrié

Résidus pharmaceutiques détectés dès 2009 à Yopougon (Kouadio et al.)

Norfloxacine · Diclofénac · Ciprofloxacine dans les eaux de surface

 

↓  Irrigation des cultures · absorption par les plantes

Étape 6

Cultures maraîchères urbaines (Abobo, Bingerville, Cocody, Port-Bouët)

Plomb jusqu'à 2,013 mg/kg dans la laitue à Cocody — 6× la norme FAO/OMS

Cadmium et nickel dépassent les normes dans le basilic, la laitue et le manioc (Assy & Yapi, ESJ 2025)

 

↓  Marché · vente · consommation quotidienne

Étape 7

Nos assiettes

Exposition humaine aux résidus, ampleur non encore mesurée en Côte d'Ivoire

Aucun programme national de surveillance des résidus pharmaceutiques n'existe à ce jour (CIAPOL, 2026)

Source : Article revue Pollution pharmaceutique des rivières du monde 

 

Une menace environnementale silencieuse

Une étude sur le niveau de contamination des produits maraîchers par les métaux lourds issus des décharges sauvages dans le district d'Abidjan (Côte d'Ivoire) publiée en août 2025 dans l'European scientific journal  par Assy H. C. et Yapi D. Y. A., chercheurs à l'Université Nangui Abrogoua, a analysé des sols et des légumes cultivés près de décharges sauvages sur quatre sites du district d'Abidjan : Abobo Akéikoi village, Bingerville Bingerack City, Cocody M'Pouto village et Port-Bouët 43e Bima. Les auteurs ont mesuré des teneurs en plomb supérieures à la norme FAO/OMS pour plusieurs produits.

Source : Etude sur le niveau de contamination des produits maraîchers

 

La Côte d'Ivoire n'est pas seule confrontée à ce problème. Une étude réalisée auprès de 417 ménages à Ouagadougou sur l’évaluation des attitudes et pratiques sur l’élimination des médicaments non utilisés ou périmés par les ménages de la commune de Ouagadougou, publiée en 2023, rapporte que 79,62 % détenaient des médicaments périmés et que 75,58 % les jetaient dans leurs ordures. Ces chiffres du Burkina Faso montrent l'ampleur que prend le phénomène en l'absence de filière dédiée. 

 

Dans plusieurs pays européens, la collecte repose sur des points de retour en pharmacie et sur la responsabilité élargie des producteurs. La directrice de la DAP propose un mécanisme similaire fondé sur le principe du pollueur-payeur : une contribution des laboratoires commercialisant leurs produits en Côte d'Ivoire servirait à financer la collecte et la destruction.

 

Personne n'est responsable

Le cadre institutionnel implique plusieurs acteurs aux mandats distincts et insuffisamment coordonnés. L'AIRP régule et autorise les destructions. La DAP définit les procédures; mais dit ne plus en être responsable. Le ministère de l'Environnement pose les principes du pollueur-payeur sans mécanisme d'application pour les PPI des ménages. Le CIAPOL surveille les pollutions mais reconnaît n'avoir aucune capacité analytique pour les résidus pharmaceutiques. L'ANAGED collecte sans trier. Les collectivités territoriales ne disposent d'aucun mandat spécifique sur les PPI. Aucune convention ne formalise la coordination entre ces structures.

 

Interrogée sur la répartition des compétences entre l'AIRP et la DAP, l'AIRP admet dans sa réponse écrite : « Il n'y a pas un texte qui formalise la répartition des compétences entre l'AIRP et la DAP. » Un vide juridique au sommet d'un système déjà défaillant.

 

Virginie Yao, habitante de Koumassi, ne demande qu'à connaître la marche à suivre. « Si on m'expliquait que je peux ramener les médicaments périmés à la pharmacie du quartier, je le ferais. Mais personne ne me l'a jamais dit ». 

 

Abou qui trie les déchets réclame des gants. Quant au collecteur des ordures, Mory, il continue de récupérer dans les poubelles des produits avec lesquels il tente parfois de se soigner.

 

En attendant une meilleure coordination entre les différentes structures étatiques existantes et une meilleure gestion des déchets pharmaceutiques, les médicaments non utilisés ou périmés poursuivent leur parcours discret : des armoires familiales aux poubelles, des poubelles aux dépôts de transit, puis aux dépôts sauvages avec le risque qu’une partie pollue l’environnement et/ou soit récupérée et consommée sans contrôle.