VERDICT : FAUX. Interrogé directement sur ce chiffre, le PEV a confirmé l'avoir utilisé dans sa communication officielle, tout en précisant qu'il "ne doit pas être interprété comme une efficacité de 98% observée actuellement chez tous les enfants vaccinés en Côte d'Ivoire". Le programme cite lui-même les données internationales ayant fondé la recommandation de l'OMS : une efficacité d'environ 75% en zone de transmission fortement saisonnière et 66% en zone de transmission faible à modérée, conformes à l'essai clinique de référence publié dans The Lancet le 1er février 2024 (75% et 68%). Le PEV reconnaît ainsi implicitement que le chiffre de 98%, largement diffusé et jamais corrigé publiquement pendant plus d'un an, ne reflète pas l'efficacité réelle du vaccin sans pour autant en expliquer l'origine exacte.
TEXTE
Le paludisme reste la première cause de morbidité chez les enfants de moins de cinq ans en Côte d'Ivoire, où il représente près de 30% des consultations dans les établissements sanitaires. En 2022, le ministère en charge de la santé a saisi le Comité national des experts indépendants pour la vaccination et les vaccins de Côte d'Ivoire (CNEIV-CI), qui a recommandé l'introduction d'un vaccin antipaludique dans le Programme élargi de vaccination (PEV).
Le vaccin retenu, le R21/Matrix-M, mis au point à l'Université d'Oxford et fabriqué par le Serum institute of India, a été introduit en Côte d'Ivoire le 15 juillet 2024, d'abord dans 38 districts sanitaires. Un an plus tard, le 15 juillet 2025, la campagne est étendue à l'ensemble des 113 districts sanitaires du pays.
C'est dans ce contexte que le directeur coordonnateur du PEV, Dr Brou Gbotto Raymond accorde son entretien au CICG, largement relayé par la presse ivoirienne fin juillet 2025 sans qu'aucun média n'ait, à notre connaissance, mis le taux d’efficacité de 98% en perspective avec les données scientifiques disponibles.
Ce taux de 98% annoncé a immédiatement retenu notre attention : aucune publication scientifique internationale sur le R21/Matrix-M, le vaccin utilisé en Côte d'Ivoire, ne mentionne un tel niveau d'efficacité.
VÉRIFICATION
Avant de comparer des chiffres, il faut clarifier ce qu'ils mesurent. Plusieurs indicateurs coexistent dans le débat public autour de ce vaccin, et ils ne sont pas interchangeables :
|
Indicateur |
Ce qu'il mesure |
|
Efficacité vaccinale |
Réduction du risque observée dans un essai clinique contrôlé |
|
Effectivité |
Résultat obtenu en conditions réelles de déploiement |
|
Couverture vaccinale |
Proportion de la population cible ayant reçu une ou plusieurs doses |
|
Réduction des cas |
Baisse du nombre d'épisodes de paludisme |
|
Réduction des formes graves |
Effet sur les cas sévères |
|
Réduction de la mortalité |
Effet sur les décès |
|
Immunogénicité |
Proportion de personnes développant une réponse immunitaire |
|
Impact combiné |
Effet du vaccin associé à la chimioprévention saisonnière (CPS), aux moustiquaires ou à d'autres interventions |
Source : synthèse de notions et d'indicateurs utilisés, OMS, « Full Evidence Report on the R21/Matrix-M malaria vaccine » (2023) ; OMS, recommandations sur le vaccin R21/Matrix-M (2023) ; Datoo et al., The Lancet Infectious Diseases (2022) et The Lancet (2024) ; réponse écrite du PEV de Côte d’Ivoire ; entretien avec le Dr Seynude Jean-Fortune Dagnon, Fondation Gates Afrique.
Ces pourcentages ne mesurent pas tous la même chose. Les 75% et 50% correspondent à des niveaux d’efficacité contre différentes formes de paludisme. Les 25 à 40% cités par le Dr Dagnon reposent sur un autre contexte, tandis que les 25 à 30% évoqués par le PEV concernent les enfants « sauvés ». De même, les 80 à 90% correspondent à une protection obtenue lorsque le vaccin est associé à d’autres interventions, comme la chimio prévention saisonnière. Enfin, la couverture vaccinale indique seulement combien d’enfants ont reçu le vaccin : elle ne dit pas dans quelle mesure le vaccin les protège.
Ces différences sont essentielles pour comprendre pourquoi le chiffre de 98% doit d’abord être défini et replacé dans son contexte avant d’être comparé aux résultats des études scientifiques.
Ce que montrent les essais cliniques de référence
L'essai de phase 1/2b, publié dans The Lancet Infectious Diseases en 2022 (Datoo et al.), en page 1, a suivi 409 enfants à Nanoro, au Burkina Faso, et rapporte une efficacité contre le paludisme clinique de 80% douze mois après la dose de rappel et de 75% deux ans après la primo-vaccination (Lancet Infect Dis 2022; 22: 1728-36).

Source: The Lancet
Le rapport préliminaire de l'OMS de septembre 2023 ("Full Evidence Report on the R21/Matrix-M malaria vaccine", groupe de travail SAGE/MPAG), basé sur une analyse intermédiaire de l'essai de phase 3, avançait une efficacité de 75% (IC95% 71-78) en sites saisonniers et 61% (IC95% 53-67) en sites standards, à 12 mois.

Source : OMS
La publication finale de l'essai de phase 3, parue dans The Lancet le 10 février 2024 (Sécurité et efficacité du vaccin antipaludique candidat R21/Matrix-M chez les enfants africains : un essai multicentrique, randomisé, en double aveugle de phase 3) en page 1, portant sur 4 800 enfants suivis dans 4 pays africains, rapporte des chiffres révisés à la hausse : 75% (IC95% 71-79) en sites saisonniers et 68% (IC95% 61-74) en sites standards, à 12 mois.
Le communiqué officiel de l'OMS reprend un ordre de grandeur très proche : 75% en zone saisonnière et environ 66% en zone à transmission faible à modérée, c'est précisément ce dernier chiffre (66%) que le PEV nous a communiqué dans sa réponse, la légère différence avec les 68% du Lancet s'expliquant par la version du document (communiqué de synthèse contre publication scientifique complète).
Plus récemment, en 2026, une revue systématique et méta-analyse publiée dans Malaria Journal, portant sur 11 essais randomisés et 27 178 enfants (dont 5 589 exposés au R21), confirme une efficacité du R21 de 68% contre le premier épisode de paludisme clinique et 67% contre les épisodes multiples, sans qu'aucun décès n'ait été attribué à la vaccination dans les essais inclus.

Source: revue systématique et méta-analyse publiée dans Malaria Journal
Une perspective publiée dans le Journal of Travel Medicine en 2023 (Genton B., Unisanté, Université de Lausanne) situe le taux d’efficacité le plus élevé recensé dans la littérature scientifique à 82%, obtenu lors d'un essai expérimental britannique avec provocation palustre contrôlée chez des adultes. Un contexte qui n'est pas comparable à une campagne de vaccination infantile en Afrique de l'Ouest.
Dans les publications scientifiques consultées sur le R21/Matrix-M, les niveaux d'efficacité rapportés varient selon les populations, les schémas d'administration, les sites et les critères évalués. Mais nous n'y avons retrouvé aucune estimation d'efficacité à 98%.
Ci-dessous, un résumé des différentes données :
Source : Edithe Nguekam. ( graphique consolidé à partir des chiffres, The Lancet-OMS- PEV-Malaria journal)
Le PEV répond : le taux d’efficacité de 98% ne doit pas être pris au pied de la lettre
Sollicité par écrit, le Programme élargi de vaccination (PEV) de Côte d'Ivoire affirme :
« Le chiffre de 98% a effectivement été utilisé dans la communication officielle ivoirienne lors du passage à l'échelle du vaccin en 2025. Cependant, il est important de préciser que ce chiffre ne doit pas être interprété comme une efficacité de 98% observée actuellement chez tous les enfants vaccinés en Côte d'Ivoire. Les données internationales ayant conduit à la recommandation de l'OMS montrent une efficacité du R21/Matrix-M contre le paludisme clinique de l'ordre de 75% dans les zones de transmission fortement saisonnière et d'environ 66% dans les zones de transmission faible à modérée. Il convient donc de distinguer l'efficacité démontrée dans les essais cliniques de l'efficacité en vie réelle, qui doit être évaluée dans les différents contextes de mise en œuvre. »

Source : réponse interview Service Communication Programme elargi de vaccination
Cette réponse ne fournit aucune explication sur l’utilisation des 98%. Le PEV ne dit pas d'où vient ce taux, ni à quel indicateur il correspond réellement. Il confirme seulement qu'il a été utilisé, et qu'il ne correspond pas à l'efficacité clinique réelle du vaccin, qui se situe entre 66% et 75% selon les propres termes du programme.
Le chiffre de "25 à 30% d'enfants sauvés" n'a, quant à lui, reçu aucune réponse spécifique de la part du PEV.
Une étude ivoirienne en cours, mais aucun résultat disponible avant fin 2026
Sur l'existence de données de terrain propres à la Côte d'Ivoire, le PEV précise :
« À ce jour, les données programmatiques disponibles permettent principalement de documenter le déploiement et la couverture vaccinale. Les données consolidées permettant d'estimer l'efficacité du vaccin en conditions réelles d'utilisation en Côte d'Ivoire ne sont pas encore disponibles. Toutefois, une étude observationnelle de type cas-témoins sur l'efficacité et la sécurité du R21/Matrix-M est actuellement conduite dans plusieurs pays, dont la Côte d'Ivoire, avec un site à Toumodi. La fin de l'étude est prévue en décembre 2026. »
Cette réponse confirme, de la bouche même du PEV, le constat central de notre enquête : au moment de la déclaration de juillet 2025 et jusqu’à ce jour, aucune donnée ivoirienne ne permet de vérifier un taux d'efficacité de 98%. Une étude est en cours, mais ses résultats sont attendus en décembre 2026.
Couverture vaccinale : des chiffres officiels, mais pas une efficacité
Le PEV a communiqué des données de couverture : au 30 juin 2026, 2 458 876 doses de vaccin antipaludique ont été administrées aux enfants cibles dans les 113 districts sanitaires du pays, soit 62% de consommation des doses au niveau national.
Plus de 20 districts affichent une couverture supérieure à 81%, 79 districts se situent entre 60% et 81%, et 14 districts entre 35% et 60%.
“Ces chiffres, bien réels et précis, mesurent une couverture vaccinale, combien d'enfants ont reçu le vaccin et non une efficacité clinique. Conformément au tableau des indicateurs ci-dessus, ils ne peuvent en aucun cas être invoqués pour soutenir ou infirmer un taux de 98% d'efficacité”, affirme le PEV.
Graphique 2 — Couverture vaccinale antipaludique R21 par district sanitaire au 30 juin 2026

Source : Edithe Nguekam, (graphique réalisé avec Flourish)
Sur les effets indésirables, le PEV indique que la sécurité du vaccin fait l'objet d'une surveillance continue via le système national de surveillance des manifestations adverses post-immunisation (MAPI). Le programme précise que les données internationales sont rassurantes : les effets les plus fréquents sont la fièvre et la douleur au point d'injection, et les événements graves recensés par l'OMS sont principalement des convulsions fébriles, sans décès considéré comme lié à la vaccination.
Graphique 3 — Signalements de manifestations adverses post-immunisation (MAPI) 2024-2026
Source : Edithe Nguekam,( graphique réalisé avec Flourish)
Pour la Côte d'Ivoire spécifiquement, le PEV rapporte 71 signalements de MAPI entre 2024 et août 2026 (20 en 2024, 28 en 2025 et 23 à août 2026). Le PEV rappelle qu'un signalement ne signifie pas automatiquement que l'événement est causé par le vaccin, et que chaque cas fait l'objet d'une investigation.
Aucune étude ivoirienne publiée sur l’efficacité du R21 retrouvée à ce jour
Pour vérifier si la Côte d’Ivoire disposait déjà, au moment de la déclaration du PEV, de données venant du terrain permettant d’étayer le chiffre de 98%, nous avons consulté PubMed, Google Scholar, la base IRIS de l’OMS, ClinicalTrials.gov et le registre panafricain des essais cliniques, ainsi que les sites du ministère de la Santé, du PNLP et du PEV. Les recherches ont été effectuées en français et en anglais à partir des mots-clés « R21 », « Matrix-M », « efficacité », « Côte d’Ivoire » et « malaria vaccine ».
Mais la seule étude ivoirienne publiée que nous avons identifiée sur le R21 ne portait pas sur son efficacité clinique, mais sur son acceptabilité. Menée à Abidjan entre juillet et septembre 2023 auprès de 617 mères d’enfants âgés de 0 à 24 mois, cette étude, publiée en avril 2025 dans la Revue Africaine des Sciences Sociales et de la Santé Publique (Douba et al.), évaluait notamment l’intention vaccinale, estimée à 96%. Elle ne mesurait pas l’efficacité du vaccin contre le paludisme.

source : Campagne de vaccination DC-PEV:(direction Coordination Programme Elargi de Vaccination )
CONCLUSION
Le taux d’efficacité de 98% attribué au vaccin antipaludique R21 par le directeur du PEV et repris par plusieurs médias en juillet 2025 ne correspond pas aux résultats scientifiques que nous avons consultés. Les études disponibles montrent des niveaux d’efficacité variables selon les conditions et beaucoup plus bas que le taux annoncé.
Dans sa réponse écrite, le PEV précise, lui-même, que ce chiffre de 98% ne doit pas être compris comme une efficacité observée chez les enfants vaccinés en Côte d’Ivoire. Le programme indique qu’une étude est actuellement en cours pour mesurer l’efficacité du vaccin en conditions réelles, avec des résultats attendus à partir de décembre 2026.
Le chiffre de « 25 à 30% d’enfants sauvés », également avancé dans la déclaration initiale, n’a pas pu être vérifié avec les éléments disponibles.
Cet article a été réalisé dans le cadre de la bourse de 6 mois du projet SAIL+ du Centre for Journalism Innovation and Development (CJID)





