La contraception est-elle véritablement accessible à toutes les femmes en Côte d’Ivoire ? Si les pouvoirs publics ont renforcé les mesures destinées à faciliter l’accès à la planification familiale (PF), la question de la disponibilité des produits et de la régularité des financements demeure centrale. Derrière la gratuité annoncée, un défi se dessine : garantir que chaque femme, adolescente ou jeune puisse obtenir la méthode contraceptive de son choix, au moment où elle en a besoin.
C’est l’un des enjeux de l’atelier d’élaboration des objectifs et du plan d’action de plaidoyer SMART pour la planification familiale, organisé les 7 et 8 octobre 2026 à Abidjan par le ministère de la Santé, de l’Hygiène publique et de la Couverture maladie universelle (MSHPCMU), à travers le Programme national de santé de la mère et de l’enfant (PNSME), avec l’appui de l’Alliance SASA et de l’ASAPSU.

La rencontre vise à harmoniser les interventions des pouvoirs publics, des organisations de la société civile, des médias et des partenaires techniques et financiers autour d’objectifs de plaidoyer précis, mesurables et orientés vers des résultats. L’ambition est de renforcer la mobilisation des ressources, d’améliorer leur allocation et de consolider la redevabilité des décideurs.
Des progrès mesurables, mais des besoins encore importants
Avec une population estimée à 29,4 millions d’habitants lors du Recensement général de la population et de l’habitat de 2021, un âge moyen d’environ 23 ans et un taux d’accroissement annuel de 2,9 %, la Côte d’Ivoire doit répondre aux besoins croissants d’une population majoritairement jeune. Selon les données présentées par le PNSME, environ trois habitants sur quatre ont moins de 35 ans.
Cette réalité démographique donne une importance particulière à la santé sexuelle et reproductive des adolescents et des jeunes, mais également à l’accès des couples aux méthodes contraceptives modernes.
Les indicateurs montrent une progression de leur utilisation. Selon la présentation du PNSME, le taux de prévalence contraceptive moderne est passé de 22,2 % en 2025 à 23,6 % en 2026. Le nombre d’utilisatrices de méthodes modernes est estimé à environ 1,94 million, contre quelque 730 000 en 2012.

Cette évolution témoigne des efforts déployés par les autorités sanitaires et leurs partenaires. Toutefois, elle ne suffit pas à répondre à l’ensemble des besoins. En 2026, les besoins non satisfaits en méthodes contraceptives modernes sont estimés à 20,1 %. Autrement dit, une partie importante des femmes qui souhaitent éviter ou différer une grossesse ne bénéficie pas encore de la méthode contraceptive moderne dont elle a besoin.
La santé maternelle reste également une préoccupation majeure. Les données présentées au cours de l’atelier situent la mortalité maternelle autour de 385 à 398 décès pour 100 000 naissances vivantes, selon les documents utilisés. Ce niveau souligne l’importance de poursuivre les efforts en faveur de la santé reproductive, de la prévention des grossesses non désirées et de l’amélioration de l’accès aux soins.
La planification familiale ne constitue donc pas seulement une question de contraception. Elle participe aussi à la santé des femmes, au bien-être des familles et au développement humain.

Gratuité des prestations : un acquis, mais à quelles conditions ?
Depuis le 10 octobre 2024, l’arrêté n° 11-95, cité dans la présentation du PNSME, étend la gratuité des produits et prestations de planification familiale dans les structures sanitaires publiques à l’ensemble des catégories de la population. La mesure va au-delà des dispositifs précédemment destinés aux adolescents et aux jeunes.
Sur le principe, elle vise à réduire les obstacles financiers et à permettre aux femmes d’accéder plus facilement aux services contraceptifs.
Mais la gratuité ne garantit pas, à elle seule, un accès effectif. Encore faut-il que les centres de santé disposent des produits nécessaires, que les différentes méthodes soient proposées et que les professionnels puissent informer les utilisatrices sur les options disponibles.
Or, la présentation du PNSME reconnaît des variations dans la disponibilité des différentes méthodes contraceptives. Elle indique également que l’objectif de disponibilité des produits fixé à 90 % n’est pas encore atteint.
La difficulté ne réside donc pas uniquement dans l’existence d’une politique de gratuité. Elle concerne aussi sa mise en œuvre : comment assurer un approvisionnement régulier et éviter que les femmes ne se retrouvent sans solution lorsque leur méthode habituelle n’est pas disponible ?
La répartition des méthodes utilisées constitue un autre sujet de réflexion. Les implants occupent une place importante dans les données du système sanitaire, tandis que les pilules et les préservatifs figurent également parmi les méthodes utilisées. Les écarts observés entre les statistiques administratives et certaines enquêtes invitent cependant à mieux documenter les pratiques contraceptives.
L’objectif ne devrait pas être seulement d’augmenter le nombre d’utilisatrices, mais de garantir un choix éclairé entre plusieurs méthodes adaptées aux besoins individuels.
Le financement, maillon sensible de la politique contraceptive
Derrière la question des stocks se trouve celle des ressources financières. La présentation du PNSME fait état d’un engagement budgétaire de 500 millions de FCFA par an pour l’achat des produits contraceptifs, avec des insuffisances de financement relevées notamment en 2024 et en 2025.
Elle mentionne également un engagement de 2,5 milliards de FCFA en faveur de l’achat de produits contraceptifs, présenté comme étant en cours de réalisation.
Ces éléments mettent en évidence une difficulté majeure : l’existence d’engagements financiers ne signifie pas nécessairement que les ressources sont disponibles au moment où elles sont nécessaires. Entre les montants annoncés, les crédits effectivement mobilisés, les décaissements et l’approvisionnement des structures sanitaires, plusieurs étapes conditionnent l’efficacité de la politique publique.
C’est précisément sur ce décalage que l’Alliance SASA entend agir.
Dans son interview consacrée à la mise en œuvre de l’initiative en Côte d’Ivoire, Dr Sakina Bello, représentante et cheffe de la délégation du projet SASA lors de l’atelier, souligne l’importance de suivre les engagements budgétaires jusqu’à leur exécution effective. L’approche proposée consiste à donner aux organisations de la société civile et aux médias les moyens de comparer les ressources promises aux montants réellement décaissés.
Pour la représentante de SASA, il s’agit de rendre les écarts visibles à partir de données vérifiables, afin de mieux interpeller les décideurs et de favoriser des mesures correctives.
Le suivi doit également porter sur les risques liés à la chaîne d’approvisionnement, aux procédures d’achat et aux difficultés de mise en œuvre susceptibles de provoquer des ruptures de stocks.
Cette démarche permet de déplacer le débat : au-delà de la question de savoir combien l’État prévoit de consacrer à la planification familiale, il devient essentiel de déterminer combien est effectivement dépensé, dans quels délais et avec quels résultats pour les populations.

Mobiliser les collectivités et le secteur privé
Le financement de la planification familiale ne peut reposer uniquement sur les crédits du ministère de la Santé et les contributions des partenaires techniques et financiers. L’atelier a ainsi mis en avant la nécessité d’élargir la mobilisation des ressources nationales.
Les maires, les présidents des conseils régionaux, les directeurs généraux d’entreprises et les responsables de fondations figurent parmi les cibles prioritaires du plaidoyer.
L’objectif est notamment d’encourager les collectivités territoriales à inscrire des lignes budgétaires dédiées à la planification familiale et à la santé reproductive. Le secteur privé est également sollicité pour contribuer au financement des activités et aux actions de communication.
Les ministères chargés des Finances, du Budget, ainsi que de la Femme et de la Famille, les organisations faîtières, les associations et les leaders communautaires sont appelés à participer à cette dynamique.
Cette approche répond à une nécessité : inscrire la planification familiale dans une politique de financement plus large, où les responsabilités sont partagées entre l’État, les collectivités, les entreprises et la société civile.
Elle implique également une meilleure coordination entre les acteurs pour éviter la dispersion des initiatives et favoriser des interventions complémentaires.
Au-delà des budgets, les obstacles sociaux et politiques
Les travaux sur les goulots d’étranglement ont également mis en évidence des préoccupations relatives au cadre juridique de la santé reproductive, à la visibilité de la planification familiale et à son environnement socioculturel.
Les participants ont notamment soulevé la question de l’absence d’une loi spécifique sur la santé reproductive. Cette préoccupation appelle un examen du cadre juridique existant afin de déterminer les éventuelles lacunes et les évolutions nécessaires.
Sur le terrain, les barrières sociales, culturelles et religieuses peuvent également influencer le recours aux services, en particulier chez les adolescents et les jeunes. L’accès à une information fiable, la lutte contre les idées reçues , la désinformation et la disponibilité de services adaptés à cette population restent donc essentiels.

Pour Dr Sakina Bello, le plaidoyer doit prendre en compte ces différents niveaux d’intervention. L’Alliance SASA entend notamment renforcer la participation des jeunes, soutenir les échanges numériques susceptibles de faire évoluer les perceptions et mobiliser les leaders religieux et communautaires autour d’une meilleure compréhension de la santé reproductive.
L’enjeu est de créer un environnement où les populations peuvent accéder à l’information et aux services sans que les préjugés ou les contraintes sociales ne constituent des obstacles supplémentaires.
Le plaidoyer médiatique, un outil de redevabilité
Les médias ont également un rôle à jouer dans cette transformation. Leur contribution ne doit pas se limiter à la sensibilisation sur les avantages de la planification familiale. Ils peuvent aussi suivre les engagements budgétaires, documenter la disponibilité des produits, interroger les responsables et rendre compte des résultats obtenus.
Dans son interview, Dr Sakina Bello insiste sur l’importance de renforcer les capacités des journalistes à suivre les budgets et à surveiller la disponibilité des produits contraceptifs. Une information documentée peut contribuer à attirer l’attention sur les insuffisances et à inciter les décideurs à respecter leurs engagements.
Le plaidoyer médiatique devient ainsi un levier de redevabilité : il permet de confronter les annonces publiques aux réalités des structures sanitaires et aux besoins des populations.
Cette approche suppose toutefois de s’appuyer sur des données fiables, de distinguer les engagements des réalisations et de donner la parole aux femmes, aux jeunes, aux professionnels de santé et aux responsables publics.
Le défi du plaidoyer SMART : passer des engagements aux résultats
Pour transformer ces constats en actions, l’atelier des 7 et 8 octobre 2026 s’est appuyé sur l’approche SMART : des objectifs spécifiques, mesurables, atteignables, pertinents et assortis d’échéances.
La démarche vise à élaborer un plan d’action précisant les priorités, les responsabilités, les calendriers et les indicateurs de suivi. Elle entend également renforcer la coordination entre les organisations de la société civile, les réseaux de jeunes, les médias, les leaders communautaires et les institutions publiques.
Pour les autorités sanitaires, le véritable enjeu est désormais de faire en sorte que les conclusions de l’atelier se traduisent en décisions et en actions mesurables.
Les indicateurs de réussite devront notamment permettre de suivre les ressources effectivement mobilisées, la disponibilité des différentes méthodes contraceptives, les engagements financiers des collectivités et les progrès dans l’accès aux services.
En Côte d’Ivoire, la gratuité de la planification familiale constitue une avancée importante. Mais son efficacité dépendra de la capacité des acteurs à financer durablement les produits, à garantir leur disponibilité et à rendre compte des résultats. Le véritable test du plaidoyer SMART sera donc de réduire l’écart entre les engagements publics et l’accès réel des femmes, des adolescentes et des jeunes à des services de qualité, dans le respect de leurs droits et de leurs choix.





